“Conscience Numérique Durable”, des ressources pédagogiques sur les impacts environnementaux et sociaux du numérique

Franck Beysson, directeur adjoint du service éducation à l’environnement et transition écologique à la Ligue de l’enseignement de la Loire (42), nous parle du projet "Conscience Numériue Durable", pour aborder les impacts sociaux et environnementaux du numérique avec des collégiens.

La ressource

Auteur : In:Expeditions / Victoria Lemaire

Copyright : In:Expeditions Creatives Commons CC-BY-NC-ND

Date de production : décembre 2025

Temps de lecture : 15 minutes

Les ressources pédagogiques développées dans le cadre du projet européen “Conscience Numérique Durable” permettent d’animer des séquences auprès d’élèves de collège, pour discuter des impacts environnementaux et sociaux du numérique. Rencontre avec Franck Beysson, directeur adjoint du service éducation à l’environnement et transition écologique à la Ligue de l’enseignement de la Loire (42), à l’origine du projet.

Comment les ressources “Conscience Numérique Durable” (CND) sont-elles nées ?

En 2018, on est partis d’un sujet émergent et peu développé dans les ressources pédagogiques de l’époque : les impacts sociaux et environnementaux du numérique. La radio en parlait un peu et les premières mesures scientifiques de l’impact du numérique commençaient à sortir dans le débat public. Un des gros challenges consistait justement à trouver comment aborder le sujet du numérique avec des publics de collèges, et des entrées multiples qui se rapprochent de la pédagogie de la conscientisation et de l'engagement, comme sur nos autres projets (Fleuve Grandeur Nature et PACTE, par exemple). C’est-à-dire une posture pédagogique qui permet non seulement de conduire à une conscientisation, à éveiller à l’esprit critique, mais aussi à s’engager, c’est-à-dire à être dans l’action et dans le changement.

Et comment êtes-vous arrivés à trouver le dispositif pédagogique, à partir de ce sujet-là ?

On s'est rapidement rapprochés de gens qui ont une expertise scientifique dans le domaine, au niveau national : l'ADEME, le Shift Project, Green IT… Certains sont même venus vers nous pour nous accompagner, car ils estimaient qu’il y avait besoin d'outils pour parler de ces enjeux-là et qu’on répondait à un besoin. Ensuite, on a dressé la liste des écueils à éviter et des messages justes d’un point de vue scientifique, puis on a conçu des étapes pédagogiques qui permettent d’aborder les différents aspects des enjeux sociaux et environnementaux du numérique, en prenant en compte l’ensemble de la chaîne de production et de fin de vie du numérique, et pas seulement l’utilisation. Pour essayer de mettre en place cette pédagogie conscientisante et engageante, on a fait appel à des mises en situation des élèves qui favorisent l'esprit critique et la créativité, comme l’enquête, le débat philo, le jeu de rôle, des méthodes d'investigation dans lesquelles les enfants s’inscrivent dans des démarches de réflexion et de discussion.

 On suit ainsi un objectif d'émancipation citoyenne et de développement de l'esprit critique. 

Livret d'info sur le numérique et la société pour l'éducateur/trice

Une bonne partie du travail portait sur la rédaction d'un livret pédagogique scientifique d'une centaine de pages, qui permet de faire un état des lieux des connaissances scientifiques liées aux dix-sept objectifs de développement durable de l'ONU. C’est-à-dire l'interaction entre le monde numérique et l'agriculture, la faim dans le monde, la pauvreté, l’égalité hommes-femmes, les enjeux de dégradation de la qualité de l'eau, le changement climatique… Et aussi, comment le numérique occupe-t-il une place dans le champ éducatif ? Comment l’utilise-t-on ? Il y a parfois des contradictions entre des injonctions à la sobriété numérique et d’un autre côté des utilisations très prégnantes dans le monde éducatif et à l’école. Ce travail scientifique avait pour but de nourrir les éducateurs qui utilisent l'outil.

C'était fondamental pour nous d’expliquer qu'on a besoin de sortir de nos représentations habituelles des enjeux du numérique - par exemple, dire que, quand tu fais une recherche Google, c’est l’équivalent de quelques minutes d’utilisation d’une ampoule… et de faire des focales là-dessus. Ce sont des choses dont on parle de façon extrêmement marginale dans le projet parce que les experts qui nous ont accompagnés nous ont permis de mieux cerner les ordres de grandeur. L’enjeu pédagogique est là, pour que chacune et chacun puisse ensuite faire des choix d’action à hauteur des enjeux.

Comment le contenu de “Conscience Numérique Durable” s’organise-t-il ?

On a construit dix-sept activités pédagogiques qui sont prévues pour être faites chronologiquement. Il y a un rythme à respecter pour maîtriser correctement le vocabulaire, comprendre ce qu’est le numérique, savoir de quoi il est constitué, connaître son empreinte écologique ou les objectifs de développement durable… Après, c'est plus une boîte à outils dans laquelle les gens vont piocher, parce que ce serait trop long de faire les dix-sept activités en classe. On a donc imaginé des variantes pour les 6°, 5°, 4°, 3° : il s’agit de parcours thématiques différents en fonction des objectifs pédagogiques. Chacun regroupe quatre à cinq activités, qui permettent de construire une représentation des enjeux du numérique suffisamment intéressante et complète pour les enfants, tout en étant réaliste quant au temps disponible en classe sur ces sujets-là.

Dans la pédagogie, comment passe-t-on des écogestes (c’est-à-dire un geste simple et individuel, comme le fait de supprimer ses e-mails) à une échelle plus systémique ?

Avec la pédagogie de la conscientisation et de l’engagement, on avait déjà cette vision macro et liée à l’esprit critique, celle d’aller au-delà d’un discours encourageant simplement des écogestes, des supposées “bonnes” façons de faire. Mais au tout début, on pensait malgré tout qu’il fallait passer par de la formation à l'utilisation de l'objet numérique par l'élève. Par exemple, comment utiliser un navigateur pour économiser de l'énergie cachée derrière ? Finalement, un des changements a été de se dire qu’il ne fallait pas prendre cette voie, mais plutôt comprendre les impacts de cet ordinateur ou de ce téléphone. On part d’une réalité du quotidien des enfants et des adolescents pour toucher du doigt des réalités plus complexes et plus lointaines, en ouvrant leur regard sur des liens avec des impacts invisibles qui se passent en conséquence ailleurs dans le monde. Il ne s’agit donc pas de dire simplement “ce qu’il faut faire”, mais de donner les clefs de compréhension qui permettent de réfléchir à des pistes d'action pour réduire l’empreinte écologique et sociale et numérique. En prenant ce chemin-là, on n'arrive pas du tout aux mêmes réponses et on ne donne pas une recette toute faite à appliquer. Il est important que les collégiens comprennent et trouvent au plus par eux-mêmes des recettes à partir de la compréhension qui se font des enjeux. Quitte à inventer des actions que nous n’avons pas encore imaginées, ou osé penser possible !

Les grands enjeux du numérique sont où selon toi ?

La grande donnée à retenir, c'est que les impacts environnementaux et sociaux du numérique sont en France majoritairement liés à la fabrication des objets qu'on a dans les mains, à hauteur de 70 à 80 %. Lorsqu’on évoque les émissions de gaz à effet de serre, la destruction de la biodiversité liée à l’extraction des métaux, les conditions sociales de fabrication, les conditions de travail dans les mines, le travail des enfants ou la destruction des écosystèmes, il y a un enjeu lié à l’utilisation de l’objet. Cependant, le défi principal réside dans l’équipement ou le suréquipement, qui découle d’un modèle économique donné. Et ça, c'est aussi super intéressant d’un point de vue pédagogique. 

Peux-tu donner quelques exemples d’activités marquantes qu’on trouve dans CND ?

Il y a une activité que j'adore faire, dans laquelle on va parler des objets numériques qui nous entourent. On pose la question de savoir si tel ou tel objet existe : la table connectée, le maillot de bain connecté, etc. On se rend compte que si on les tape dans un moteur de recherche, ils existent tous en version connectée. La fourchette connectée existe, tout comme le maillot de bain, le bandeau de sommeil, le matelas, etc. À partir de l’étonnement que ça éveille chez les collégiens, nous allons aborder les raisons pour lesquelles certaines personnes sont convaincues d’acheter ces objets-là, et qu’il s’agit en réalité d’un mécanisme qui existe déjà dans nos décisions d’achat actuelles. On va mettre en évidence le discours commercial derrière, parce qu'on est dans un modèle capitaliste, de génération de nouveaux besoins pour engendrer de la consommation.

D’ailleurs, un des visuels utilisés dans une activité est une photo prise dans un bar où on était à Bruxelles, après une journée de travail. Il y avait des vieux magazines collés au mur, comme une tapisserie. Et juste à côté de nous, il y avait un article sur la naissance du téléphone en France qui expliquait qu’il se développe très mal. La raison ? Les gens n'en voyaient pas l'utilité et n’en ressentaient pas le besoin ! Cela dit quelque chose de notre évolution collective. À l’échelle de l'histoire de l'humanité, le numérique est arrivé en une fraction de seconde. Hier, ce n'était un besoin vital pour personne et, aujourd'hui, on ne saurait pas comment faire sans téléphone, c'est une partie de nous.

Remettre les choses en perspective dans une histoire plus longue déclenche des réflexions avec les enfants. Cela permet de parler du modèle économique derrière. On fait aussi l’exercice d’attribuer un objet numérique aux enfants et on leur demande de convaincre leurs camarades qu'il faut l'acheter, en utilisant des techniques commerciales classiques. En général, elles se basent sur les besoins fondamentaux humains, c’est-à-dire que nous avons besoin de relations sociales, d'amour, d'estime, d'être en bonne santé, en sécurité, d'avoir du sommeil, etc. Dans ces discours, on va t'expliquer que si tu n'as pas la litière pour chat connectée, tu ne peux pas bien suivre la santé de ton chat, qui risque d'attraper des maladies. Et donc, si tu veux bien prendre soin de ton animal de compagnie, c’est vraiment mieux si tu t’en équipes. 

De cet exercice naît une discussion autour de la mécanique de ce discours : je ne voyais pas l’utilité de l’objet, mais le discours commercial développé autour m’a convaincu que j'en avais besoin. Et après, c’est une question d’éducation, de compréhension du mécanisme et de choix. Il y a la notion de désir, plaisir, besoin par rapport à des pulsions de consommation, à mettre dans la balance avec, derrière, le potentiel et peut-être l'intérêt positif de tel objet. 

Dans une autre activité, on avait créé un “utilomètre”. On essaie justement de se positionner sur l’utilité d’un objet connecté, mais selon différents regards : si je suis un adolescent de 13 ans en France, un adolescent de 13 ans en République démocratique du Congo dans une mine d'extraction de métaux, si je suis un retraité, un SDF, si je suis la planète Terre… est-ce utile pour moi, ou plutôt nuisible ? Cela consiste finalement à faire cette éducation à la balance de choix critique. En mettant tout cela dans la balance, est-ce que je fais le choix de m'équiper de tel ou tel objet au regard de la prise de conscience que j'ai, des enjeux, de l'intérêt positif ou négatif pour moi, pour les autres, et sur les écosystèmes.

Pour les ordinateurs ou le smartphone, il y a la question de l’obsolescence programmée, celle de l’obsolescence logicielle, mais il y a aussi les obsolescences psychologiques. C’est le fait que l'objet fonctionne toujours, mais, pour moi, il devient obsolescent, car la société de consommation m’encourage à acquérir le modèle suivant. Un téléphone sur deux n'est pas changé pour des questions de dysfonctionnement, mais pour ces raisons d’obsolescence psychologique.

Aborder ces points, c’est quelque chose dont on avait discuté au niveau national, en se disant qu’il fallait que la Ligue de l'enseignement s’empare de ces sujets économiques, parce que c'est le nerf de la guerre. Politiser les jeunes et leur faire prendre du recul sur le modèle sociétal dans lequel on est, c'est un des devoirs de l'éducation populaire. Ensuite, c’est aux gens de faire leur choix en fonction des données à leur disposition. 

Le projet a été reconnu “Bonne pratique Erasmus+”, en quoi cela est-il important pour le projet ?

C'est une reconnaissance de l'Union européenne par rapport à la qualité des productions, leur impact, la coopération dans le cadre d'un projet qui concerne des organismes dans différents pays, et la qualité du processus d'évaluation derrière. Sur ce dernier point, on a mis les outils en pratique dans des contextes réels avant de les déployer, pour s'assurer de leur pertinence.

C'est quelque chose qui est engageant pour l'Europe. Quand on dépose de nouvelles initiatives et qu'on les valorise, pour eux, ce sont des garanties qu'apporte la structure par rapport à leur méthode de travail et à leur investissement financier dans la structure porteuse. Pour l'image du travail de la Ligue de l'enseignement de la Loire, c'est valorisant. Mais, pour nous, ce n’est pas suffisant en soi, c’est très complémentaire au jugement des pairs, qui était aussi très important. Les enseignants ou les éducateurs ont testé nos animations et ont confirmé que ça fonctionne avec le public.

Malle pédagogique "conscience numérique durable"

Comment la diffusion des ressources s’est-elle déroulée, une fois la phase de conception et de tests terminée ?

À partir de 2021, on a diffusé nos malles pédagogiques à 180 acteurs en tout, soit 60 dans chacun des trois pays partenaires sur le projet (France, Belgique et Italie), principalement en milieu scolaire, au collège.  Il y a aussi des structures d'éducation populaire, comme des ligues d'enseignement et d'autres. Les ressources sont aussi disponibles gratuitement en ligne, je viens de regarder, là, on en est à 10 000 téléchargements depuis le début, c’est beaucoup. Les ressources Conscience Numérique Durable ont eu du succès, notamment parce qu'en 2021, on tombe au bon moment par rapport à un besoin et à l'évolution de la législation sur l'éducation aux enjeux du numérique, puisque les enseignants doivent alors aborder en classe les impacts du numérique.

Et comment les ressources vivent-elles depuis ce moment-là ?

On est aujourd’hui le 23 septembre, et je vois que des gens ont téléchargé nos ressources le 21 septembre, le 19, le 16, etc. Bref, quasiment tous les jours. Et ça, c'est une satisfaction. La situation d’une structure d’éduc pop peut être compliquée, on ne sait pas comment on va garder nos postes l'année prochaine, mais d'un autre côté, on se dit que tout ce qu'on fait, ça ne sert pas à rien. Il y a des gens qui y trouvent leur compte et c'est utile.

Et puis ça continue à vivre…

Quelque part, c'est ça l'objectif. Pour l'hébergement des ressources, on enregistre les noms de domaine sur au moins cinq ans. C'est-à-dire, si on meurt demain, il continue de vivre un peu derrière ! Blague à part, on est présents dans les classes de façon massive, on en accompagne des centaines chaque année avec mes collègues du service et dans les écoles… mais à un moment donné, on est limité par notre capacité humaine et les capacités financières des établissements, pour faire appel à nous. Avec les ressources en ligne, on démultiplie les occasions pour des publics d’avoir un temps d'éducation autour de la transition écologique. C'est vraiment important comme stratégie de déploiement, pour être le plus utile possible.

Est-ce qu’il y a un dernier point important que tu souhaiterais aborder ?

La posture éducative est aussi très importante dans ce projet, car on peut vite être dans quelque chose de contradictoire. C'est-à-dire qu’on demande aux enfants de ne pas trop utiliser le numérique, et, en même temps, on leur met des écrans partout, on accepte que cela leur crée des addictions ou des accoutumances à l'utilisation. On avait donc fait le choix, dans le cadre du projet, d’adopter des approches qui permettent toutes de travailler sans écran. Cela ne veut pas dire qu'on ne s'y appuie pas, on peut projeter des images sur un vidéoprojecteur de temps en temps, mais on sort de l'usage pour que le projet incarne la sobriété numérique qu'on porte en filigrane.

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